Le mercredi 07 février 2007
D’«homme frustré moyen» à séducteur
Marc Allard
Le Soleil
Collaboration spéciale
Vancouver
Ça commence par une question.
— Si la fille de tes rêves surgissait devant toi, dans la rue ou dans un café, irais-tu l’aborder ?
— À moins que je me sente particulièrement fringant, non, je ne crois pas.
Celui
qui pose la question, c’est Ronald, un petit homme d’origine asiatique,
dans la trentaine, le visage rond, la voix un peu monotone, qui porte
une veste grise et ordinaire. Pas exactement le genre de type qu’on
imagine coach de séduction. Et pourtant. Ses clients paient entre 900 $
et 1800 $ pour qu’il les transforme en Don Juan.
« Pas besoin d’avoir du fric, une grosse
bagnole et un travail prestigieux pour attirer les filles, lance-t-il.
Il faut juste savoir communiquer avec elles. »
L’autre qui
répond, c’est moi. Dans la vingtaine, célibataire, ni laideron ni
Apollon. Histoire de voir à quoi ressemble un cours de séduction, je me
prête à une première leçon en accéléré.
Ronald m’explique que,
dans une société où les femelles font le choix sexuel (c’est-à-dire que
la plupart du temps, il revient aux hommes de draguer et aux femmes
d’accepter ou de refuser leurs avances), la majorité des mâles sont
terrorisés à l’idée d’aborder une fille.
« Peur du rejet »,
résume-t-il. Un peu comme un psychologue qui accompagne un agoraphobe
dans le métro, il amène les hommes timorés à draguer dans la rue, les
centres commerciaux, les bars et les discothèques pour renforcer leur
confiance en soi et leurs aptitudes sociales.
Six étapes
La
méthode qu’il inculque à ses élèves est « personnelle » et basée sur «
plusieurs années de pratique ». Mais elle s’inspire aussi des
techniques développées par une communauté de séducteurs américains et
canadiens, les Pickup Artists (artistes de la drague), dont il
a emprunté le jargon. Ainsi, les débutants comme moi se classent-ils
dans la malheureuse catégorie des AFC, pour Average frustrated chump (homme frustré moyen).
Afin d’en sortir, il leur faudra apprendre à gamer, un processus de drague qui comporte six étapes : l’opener (la phrase d’ouverture), le confort level (la zone de confort), l’interest level (la zone d’intérêt) et enfin le numclose (prise du numéro de téléphone), le kissclose (l’embrasser), le fuckclose (la convaincre de coucher). Pour passer d’une étape à l’autre, il faut évaluer les IOI, pour indicators of interest (indicateurs d’intérêt).
Ce
soir, je dois me familiariser avec la première étape. Pas de temps à
perdre, l’art de la drague s’apprend sur le terrain. À peine sorti du
café, Ronald me montre une blonde et me demande de la draguer en
prétextant que je viens d’arriver ici et que je cherche un bar cool pour passer la soirée.
La
fille me regarde d’un air suspicieux, mais me recommande gentiment
quelques endroits. « Je dois aller rejoindre des amies », conclut-elle.
Meilleure chance la prochaine fois.
Le body language
Analyse
de Ronald : « Ton corps était trop penché vers l’avant, on dirait que
tu mendies. Reste droit, confiant. Essaie de dériver la conversation
pour en savoir un peu plus sur elle, pour créer une chimie entre vous
deux. Mais bon, c’était pas si mal. Souvent, les gars ne réussissent
même pas à la faire parler. On va réessayer. »
Longeant la rue
Granville, nous apercevons deux jeunes femmes au look sportif qui
discutent dans un café. Deuxième essai. J’arrive en ville, je cherche
encore un bar cool pour passer la soirée, mais j’ai le dos droit.
Elles
m’en suggèrent quelques-uns (pas les mêmes, c’est toujours ça de
gagné). Puis, sans trop de rapport, j’enchaîne avec la question clé,
selon Ronald : « Comment vous connaissez-vous ? » Elles sont profs de
yoga à la même école. Ne sachant trop quoi ajouter, je demande : « Et
si je voulais suivre un cours, ce serait qui la meilleure ? » Elles
sourient. La conversation piétine sur le yoga. J’ai l’impression
d’abuser de leur temps, et je prends congé poliment.
Ronald, qui ne se tient jamais très loin, salue mon body language et
ma tentative de « créer une chimie ». Le hic, m’explique-t-il, c’est
que malgré mes efforts, la discussion est restée trop sur le mode
interview. J’aurais dû leur parler de moi davantage. Pour qu’elles
aient moins l’impression de s’adresser à un étranger et nous trouvent
des points en commun.
Troisième essai. Dans un bar plutôt
classe, une blonde et une brunette discutent autour d’un verre. Ronald
exige que j’ouvre la conversation, avec un opener sans équivoque : « Je vous ai vues par la fenêtre, et vous êtes vraiment jolies ».
Me
gratifiant d’un large sourire, la blonde me remercie du compliment.
Remarquant mon accent, elle me demande d’où je viens. Suivant la
suggestion du coach, je prétends être Français. Ça tombe bien, elles
sont déjà allées à Paris. Quelle belle ville romantique !
Mon
acolyte poursuit sur les mérites comparés de Vancouver et de la
capitale française. Elles vont bientôt ronfler. J’évite le désastre en
décortiquant leurs styles vestimentaires : la brunette est plus
européenne, la blonde plus américaine. Elles trouvent ça drôle —
surtout Brooke, la brunette.
C’est donc Brooke qui devient ma
cible. Comme elle parle un peu français, je lui demande de me raconter
sa petite histoire. « J’étudie à l’Université à Victoria… »
entame-t-elle. Ronald m’a bien averti : pas d’interview. Alors, je
l’interromps : « Désolé, mais c’est un peu ennuyant ce que tu me
racontes. Parle-moi de ta vraie passion. » J’ai envie de m’enfuir tant
ce que je viens de dire sonne cliché. Elle répond pourtant : « J’ai une
grande passion pour le théâtre. » Je n’y connais rien. Mais peu
importe, ses yeux s’illuminent lorsqu’elle en parle.
Négligée,
la blonde va griller une clope dehors. Ronald, qui s’impatiente, me
souffle à l’oreille : « Ça ne sert à rien de t’éterniser, prends son e-mail !
» Brooke ne se formalise pas de l’intervention. Mieux : elle me donne
son adresse courriel sans que j’aie besoin de la lui demander. En guise
d’au revoir, un baiser sur chaque joue. Je rayonne.
Tout en me
félicitant, Ronald me fait valoir que je n’ai pas réussi à établir une
« tension sexuelle » avec elle. J’aurais dû la toucher davantage, lui
susurrer des mots sensuels à l’oreille. « Il t’en reste encore beaucoup
à apprendre », dit-il.
Merci, mais j’en ai assez pour aujourd’hui...
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